Inauguration du grand Louvre

1988-10-14 - François Mitterrand


Mesdames et Messieurs,

Vous êtes venus comme beaucoup d’autres Parisiens voir enfin la pyramide, ses alentours, la manière dont elle s’imbrique à l’ensemble du paysage monumental du Palais du Louvre, lequel Palais du Louvre a lui même été musée et connu des fortunes diverses. Vous savez qu’initialement il y avait d’un côté, le château fort dont nous venons de visiter les fondations et qui à travers les temps de Philippe AUGUSTE à Charles V et François 1er a été considérablement modifié ; et puis, à partir de Catherine de Médicis, le Palais des Tuileries que nous n’avons pas connu mais dont nous savons beaucoup de choses puisqu’il n’a été détruit qu’à partir de 1871.

Et le Louvre, tel qu’on le voit autour de la Cour Napoléon, celle sous laquelle nous sommes, a connu des transformations architecturales considérables sous le second Empire et sous la IIIème République, avec je crois les mêmes architectes. Le problème était de savoir, dès lors qu’il s’agissait de faciliter l’accès du musée, comment s’y prendre. Car tout cela a une signification pratique. L’idée n’est pas venue gratuitement de construire une pyramide dans la Cour Napoléon. Il fallait rendre le Musée à la fois plus confortable et plus accessible pour les visiteurs et aussi mieux conçu pour la présentation des œuvres. Dans cet espace immense il convient d’éviter la fatigue du visiteur, de lui donner des aires de repos pour lui permettre de s’occuper d’autre chose ou de revenir à ses sujets favoris, la possibilité d’acheter des brochures dans des conditions modernes d’accès.

Il convenait d’accéder au Grand Louvre, la notion de Grand Louvre étant associée au départ du Ministère des Finances qui comme vous le savez occupait et occupe encore une large part des salles qui pourraient être destinées au Musée. Ce Grand Louvre, comment y entrer ? En supposant que des foules beaucoup plus nombreuses que celles d’aujourd’hui s’y rendent, l’idée est venue aux hommes de l’art, aux spécialistes qu’il convenait d’y pénétrer à partir d’un point central, ce point central se trouvant situé dans la Cour Napoléon.

Par en dessous, on n’imaginait pas les super structures multiples allant vers les différents endroits du Musée, donc en sous sol. Mais un sous sol organisé comme on le fait le plus souvent pour faciliter simplement l’accès, cela aurait pu être une station de métro, une immense station de métro avec un plafond bas, l’impression d’étouffer. On ne pouvait guère descendre au dessous de sept mètres car le lit du fleuve proche ne permettait pas de dépasser cette profondeur, à neuf mètres le sol devenant impraticable.

Et c’est là qu’a surgi l’idée d’ouvrir ce souterrain à l’air libre, à l’espace, à la lumière. Plusieurs hypothèses : comment s’y prendre ? Un dôme, tout a été examiné et finalement l’architecte choisi et auquel nous devons cette œuvre d’art, M. PEI, a proposé cette pyramide que vous voyez aujourd’hui. Non seulement cette pyramide, mais tout l’environnement de cette figure géométrique, environnement que rendent nécessaire la pauvreté et je dirai presque l’état de dénuement dans lequel se trouvait cette Cour Napoléon.

Un square désolant, un parking en désordre et dès que tombait la nuit, presqu’un coupe gorge. En bref, aucun Parisien ne se hasardait sauf obligation impérieuse à traverser cette cour dès que le soir tombait. Et de jour, ce n’était guère plus facile en raison de l’obstruction des voitures, bref, je le répète, du désordre général. Vous voyez aujourd’hui le spectacle. Une Cour dont je lisais dans un document qui m’était fourni hier, qu’au total elle représentera deux fois et demie la superficie de la place Saint Marc à Venise. Vous voyez comme se sont organisées les formes autour d’une esthétique vivant par la lumière, par les miroitements de l’eau, par les jets d’eau. On peut déjà imaginer le mouvement du public lorsque l’on aura achevé le travail qui conduira jusqu’au dessous du Caroussel avec les parkings dissimulés mais aussi les grandes allées de boutiques, de magasins, qui avant l’accès à la pyramide, point central de tous ces travaux, permettent à quiconque viendra de loin ou de près de visiter le Louvre — ce que l’on faisait assez peu, surtout je crois lorsqu’on était Français — cela permettra de disposer de tous les moyens que la technique et du confort, de l’attrait des belles formes, bref du plaisir de vivre. On verra de grandes œuvres sans avoir à souffrir des conditions matérielles qui y mènent.

Je ne sais pas comment vous visitez les musées. Pendant longtemps j’ai cédé pour ma part au péché commun qui consiste à vouloir tout visiter, une sorte d’entraînement mécanique qui vous fait rentrer les jambes dans le ventre dès que la fatigue s’installe, même à la hauteur de la plus belle œuvre d’un grand peintre ou du plus grand sculpteur. Enfin il y a des héros qui sans doute étaient capables d’allier la fatigue et le plaisir esthétique et je ne suis pas de ceux là. Il faut pouvoir suivre son libre plaisir et son libre goût. Il y aura donc des escalators, des accès multiples, — tout cela est pour la prochaine étape qui ne saurait tarder — tandis que seront réaménagées au cours des années prochaines, les salles elles mêmes et la distribution des œuvres. Vous êtes donc là devant le premier élément d’une reconstruction, d’une nouvelle conception du Musée du Louvre devenu le Grand Louvre tandis qu’au moment même où nous engagions ces travaux, on a naturellement pensé à réorganiser ou à revisiter et quand je dis revisiter, j’exagère , à ouvrir pour la première fois depuis des siècles certains éléments de ce qui fut l’histoire de France. D’où les fouilles de la Cour Carrée, la base du château fort et de la tour du Louvre, Philippe Auguste et la suite.

Lorsque l’on passe de l’un à l’autre, on ne peut qu’être frappé par une impression de l’histoire de notre pays, une impression de gravité en même temps que d’émerveillement devant les moyens modernes qui nous ont permis de révéler ces beautés, cette histoire.

J’espère que vous avez fait ou que vous ferez ce circuit. Il sera bientôt libre puisque l’on pourra accéder, normalement, sans effort particulier, sans franchir d’étages, à la fois, aux découvertes opérées dans le sous sol de la cour Carré, et à celle de la cour Napoléon. Il ne faut pas oublier que la Cour Napoléon, était autrefois, il n’y a pas si longtemps, habitée. C’était Paris, c’était la ville. Le château fort et le Palais des Tuileries n’étaient pas relies. C’étaient deux événements architecturaux complètement indépendants l’un de l’autre. Le château fort, l’origine, la monarchie, très bien, le Palais des Tuileries, une Reine Italienne qui cherche plus de beauté, plus de confort, et qui dessine un Palais à l’italienne. J’ai commis des erreurs, les grands spécialistes ici à l’esprit extrêmement aigu et critique feront bientôt les corrections nécessaires, mais en gros, ce que je vous dis là doit être exact. Naturellement, elle a dessiné un jardin. Un jardin à l’italienne, bien dessiné, avec un axe. Cet axe c’était la porte du Palais des Tuileries et c’est ainsi que s’est esquissée la perspective que l’on admire beaucoup, toujours celle de la Concorde, des Tuileries, Champs-Élysées, les Arcs de Triomphe, jusqu’à la future, l’actuelle Arche de la Défense. Et, cela pourrait continuer si les générations futures s’en occupent, jusqu’à la Terrasse de Saint Germain en Laye.

Donc, tout cela représente une très grande conception, dont on aperçoit les premiers éléments dès le XVIIème Siècle, à une époque où les Champs-Élysées étaient surtout consacrés, je crois, à la culture maraîchère. Donc il y a des hommes qui ont vu grand, dès le point de départ.

La Cour Napoléon, là au dessus de nous, c’était la ville. Lorsque l’on a creusé, et on a creuse profond, on a découvert également toutes les fondations de la ville, qui se trouvaient dessinées sur le terrain. Des rues, des maisons, des hôtels, des églises, des commerces qui étaient ininterrompus, jusqu’au jour, où peu à peu, l’idée est venue de relier le Palais des Tuileries et le Vieux Château Fort. Et je crois que l’idée initiale de ce lien a été un réflexe de sécurité. Les Rois étaient mieux aux Tuileries, mais l’asile était plus sûr au château fort. Je crois que c’est Henri IV qui a commencé la galerie du bord de l’eau qui était tout simplement le moyen de communiquer entre le Palais et le château fort.

Nous en connaissons les images, nous en supposons la beauté. Et. peu à peu l’idée s’est accomplie. Des deux côtés, on a réuni les deux constructions, dans lesquelles se trouvaient enserrés, en somme, tous les emblèmes et tous les symboles de la monarchie. Déjà, il y a très longtemps, de l’autre côté du Palais des Tuileries, c’est à dire à l’intérieur de la Cour Napoléon, on avait organisé des carrousels, une grande manifestation, une grande fête, puis tout cela a été fermé un jour. On a construit les Arcs de Triomphe, l’un là bas au haut, de ce que l’on appelle les Champs-Élysées, et l’autre à l’intérieur, qui se trouve admirablement dans le même axe. Tout simplement parce que, enfin je crois que l’explication est juste, l’un et l’autre, celui de l’extérieur à l’Étoile et celui de l’intérieur, le Carrousel, ont été placés exactement dans l’axe des portes centrales du Palais des Tuileries, mais ils ne se voyaient pas l’un l’autre. De telle sorte qu’il a fallu, acte pas forcément plus heureux, détruire le Palais des Tuileries, pour que l’on découvre cette perspective que le Palais lui même brisait.

Grande discussion lorsque l’on a voulu faire la pyramide. Est ce que la pyramide ne va pas saccager cette perspective, cette fameuse perspective ? Et, j’ai lu des articles très savants qui expliquaient qu’en effet, la perspective était broyée. Or, l’axe du Louvre et de la Cour Napoléon, n’est pas l’axe des Champs-Élysées, à cause de la courbure du sol et en même temps de l’absence de prévision, d’urbanisme.

Entre le Château Fort et le Palais des Tuileries entre le dessin admirable des jardins de Catherine de Médicis, et la distribution des deux portes centrales du Palais et le Fort là bas du Château de la Cour Carré, ce n’est pas le même axe, et la pyramide où nous sommes n’est pas dans l’axe des Champs-Élysées. Elle ne gêne aucunement, pour peu qu’on puisse la voir. L’axe s’apercevra mieux encore puisqu’il y aura, il y a déjà un point qui le marquera : c’est ce socle que vous avez dû apercevoir sur lequel sera juchée une statue de Le Bernin. Et, on voit très bien que l’axe si l’on regarde vers le fond, c’est à dire vers le Pavillon Sully, va presque entre le Pavillon Sully lui même et l’angle droit du Palais du Louvre. Bien qu’il n’y a pas de contradiction, il y a complément.

Pas contradiction. Par rapport à l’œuvre des siècles, on ne doit jamais être choqué de ce que chaque siècle apporte, ses modes, ses styles, ses architectures. Il faut simplement éviter que cela ne soit la cause d’un désastre pour l’oeil, mais ce que vous avez devant vous, dans la Cour Napoléon, ce que l’on voit, c’est je le répète, l’œuvre essentiellement de Napoléon III, et de la troisième République, essentiellement.

Quand on m’expliquait que nous avions mis à bas l’œuvre de Charles V, enfin j’ai vu cela dans les articles dits sérieux, il y avait de quoi étonner. Est ce que le travail de Napoléon III et des architectes de la troisième République a été si désastreux, je ne le crois pas, puisque l’opinion publique reconnaît devant le Louvre l’un des lieux dominants de l’architecture française. Mais enfin, un caractère sacré n’empêche pas d’imaginer qu’au siècle suivant, on puisse faire quelque chose d’autre. C’est ce qui a été fait avec la pyramide, dont la hauteur et les dimensions ont été calculées de telle sorte qu’elle n’offense pas l’harmonie générale. Je crois que la hauteur est de quelques 20 mètres, que la base de chaque côté est de quelques 30, 32 mètres. Les proportions sont celles rapportées, naturellement réduites, de la pyramide de Guizeh. Quand on arrive comme vont le faire maintenant les Parisiens, puisque c’est ouvert depuis ce matin, et je vous remercie d’avoir bien voulu participer à cette inauguration, désormais l’accès est libre, pas de l’intérieur, mais de l’extérieur, de la place. On s’apercevra de ce qu’a donné notre XXème siècle finissant par la patte magique d’un grand architecte lui même d’origine, chinoise et de nationalité américaine, associé à des architectes français, au conservateur français, amoureux de leur art et respectueux des œuvres. Tout cela s’est déroule en harmonie avec une exécution, par les entreprises, de grande qualité.

Si vous voulez bien observer l’alliage des bétons coffrés dans du pin d’orégon, la blancheur du béton comparée à la pierre de Bourgogne, venue de deux lieux de Bourgogne assorti sur le sol et sur les murs, vous verrez avec quel soin extrême, et quel souci de notre histoire, l’ensemble de ces ouvrages a été ordonné. Des difficultés provisoires ont été connues avec le Ministère des Finances, c’est toujours difficile aussi d’interrompre une autre tradition. Beaucoup d’événements importants de notre histoire se sont déroulés dans l’ancien Ministère, ce fameux Ministère des Finances, il y a eu les accords du Louvre… C’est toujours un certain déchirement que de mettre un terme à cela. Mais je crois que c’est un bien pour les fonctionnaires de ce Ministère, pour les amateurs d’art et les visiteurs du Musée, et pour l’urbanisme de cette ville avec la communication que nous venons d’ouvrir par le passage Richelieu qui va désormais permettre un accès direct avec le Palais Royal.

Je pense que tout le monde y gagne, et la compréhension de M. BÉRÉGOVOY, dès les années 1980 et quelques, va nous permettre de parachever cette œuvre, tandis qu’en même temps était décidée la construction d’un nouveau Ministère des Finances, à Bercy, qui lui permettra de rassembler ou de regrouper, les deux tiers peut être des fonctionnaires répartis entre plusieurs dizaines d’immeubles aujourd’hui, dans des conditions et d’organisation bureautiques et de communication incomparables. Je crois, que là, les fonctionnaires du Ministère des Finances bénéficieront d’une des organisations, peut être les plus modernes de l’Europe actuelle. Ce sera un jour dépassé mais en tout cas dans l’état présent des choses, cela facilitera considérablement le travail de la fonction publique et du Ministère de l’Économie et des Finances, la communication avec toutes les places du monde et sans doute l’amorce — du moins je l’espère — de tout un quartier sur les deux rives de la Seine où l’on verra s’organiser le quartier des affaires, le quartier financier qui se trouve lui aussi exagérément dispersé dans Paris.

Vous voyez, cela fait beaucoup de choses à partir de cette pyramide dont les dimensions sont harmonieuses mais modestes, qui permettra cependant l’entrée de visiteurs par les différents escaliers sous et hors de la pyramide. Je veux dire que les accès sur la Cour Napoléon, mais aussi aux abords, le passage Richelieu et bien d’autres encore devraient permettre par les escaliers de laisser passer dans les moments de surchauffe qui seront quand même rares à ce point là, voyons quelques 5000 personnes toutes les vingt minutes. Tout cela va permettre de visiter commodément un admirable musée qui n’a pas été mis suffisamment en valeur jusqu’alors : on peut faire confiance aux conservateurs, pour le livrer, ce musée là, nouveau, amoureusement à tous les amateurs du monde entier. Voilà le sens de l’inauguration de ce matin. Ou encore certains aspects de la signification qu’il convient d’y donner car il y aurait encore beaucoup d’autres choses à dire bien entendu.

Je m’étais refusé à faire un discours mais enfin je vous parle selon l’inspiration du moment et sans autre plan que celui d’expliquer un peu pourquoi nous sommes là et dans quelles conditions. Bien entendu dès lors que nous avions ces immenses souterrains, indépendamment de tout l’aspect marchand et des commodités nécessaires, des caféterias ou restaurants, on a également prévu cet auditorium qui permettra toutes les manifestations possibles et imaginables y compris — cela a été prévu pour cela — la musique qui trouvera ici son logis.

Il est toujours très difficile de résister à la pression administrative, au demeurant si nécessaire. On peut dire que ce qui a été ici reconquis représente une avancée très importante pour l’ensemble du patrimoine français. La rénovation de ce qui existait, la découverte de ce que nous ne connaissions pas, l’harmonie entre les différents éléments en question, maintenant cette pyramide qui va s’inscrire un peu à la manière des monuments de Paris dans un paysage extérieur sans doute de la ville mais intérieur aux Français. Chaque Français saura que sa ville capitale, en plus des monuments fameux qui jalonnent cette histoire,dispose ici dans un lieu historiquement sacre, d’un élément, d’une construction supplémentaire qui a cherché à répondre à tous les besoins et aux exigences de l’esthétique.

J’en ai fini mais je crois que parmi vous, il y a un certain nombre de journalistes. Je ne sais pas de quel temps nous disposons exactement mais pendant quelques instants, s’ils veulent des informations complémentaires, ils pourront s’adresser à M. BIASINI, à M. VIVENNE, aux responsables qui ont mené à bien ces travaux, ils pourront s’adresser aussi au Ministre compétent, c’est à dire M. LANG, enfin ils trouveront à qui parler. Dès maintenant, s’ils souhaitent que je réponde à telle ou telle question pressante au moment d’écrire leurs papiers, je suis à leur disposition. Cela dit, je ne les vois pas. J’ai la lumière dans les yeux. Je ne vous distingue que fort mal. J’ajoute — je dis cela aux techniciens — que si je n’avais pas adopté ce parti pris, il m’eût été impossible de lire mes papiers, mais donc je ne sais pas si des mains se lèveront… Les journalistes sont habitués à vivre d’autorité. Si certains veulent prendre la parole, qu’ils s’adressent — je ne sais pas moi — à quelqu’un et qu’ils le fassent tout de suite parce que la suite de l’ordre du jour nous appelle ailleurs.

Je vous remercie. Je crois que nous venons de prendre part à un moment important de notre histoire tout simplement.