Les discours contre la guerre

1792-01-02 - Maximilien Robespierre


Premier discours contre la guerre, prononcé au club des Jacobins le 18 décembre 1791

Messieurs,

La guerre ! s'écrient la cour & le ministère, & leurs inombrables partisans. La guerre ! répète un grand nombre de bons citoyens, mus par un sentiment généreux, plus susceptibles de se livrer à l'enthousiasme du patriotisme, qu'exercés à méditer sur les ressorts des révolutions & sur les intrigues des cours. Qui osera contredire ce cri imposant ? Personne, si ce n'est ceux qui sont convaincus qu'il faut délibérer mûrement, avant de prendre une résolution décisive pour le salut de l'état, & pour la destinée de la constitution, ceux qui ont observé que c'est à la précipitatin & à l'enthousiasme d'un moment que sont dues les mesures les plus funestes qui aient compromis notre liberté, en favorisant les projets, & en augmentant la puissance de ses ennemis, qui savent que le véritable rôle de ceux qui veulent servir leur patrie, est de semer dans un temps pour recueillir dans un autre, & d'attendre de l'expérience le triomphe de la vérité.

Je ne viens point caresser l'opinion du moment, ni flatter la puissance dominante ; je ne viens point non plus prêcher une doctrine pusillanime, ni conseiller un lâche système de faiblesse & d'inertie ; mais je viens développer une trame profonde que je crois assez bien connaitre. je veux aussi la guerre, mais comme l'intérêt de la nation la veut : domptons nos ennemis intérieurs, marchons ensuite contre nos ennemis étrangers, si alors il en existe encore.

La cour & le ministère veulent la guerre, & l'exécution du plan qu'ils proposent ; la nation ne refuse point la guerre, si elle est nécessaire pour acheter la liberté : mais elle veut la liberté & la paix, s'il est possible, & elle repousse tout projet de guerre proposé pour anéantir la liberté & la constitution, même sous le prétexte de les défendre.

C'est sous ce point de vue que je vais discuter la question. Après avoir prouvé la nécessité de rejetter la proposition ministérielle, je proposerai les véritables moyens de pourvoir à la sûreté de l'état & au maintien de la constitution.

Quelle est la guerre que nous pouvons prévoir ? Est-ce la guerre d'une nation contre d'autres nations, ou d'un roi contre d'autres roi ? Non. C'est la guerre des ennemis de la révolution française contre la révolution française. Les plus nombreux, les plus dangereux de ces ennemis sont-ils à Coblentz ? Non, ils sont au milieu de nous. Pouvons-nous craindre raisonnablement d'en trouver à la cour & dans le ministère ? Je ne veux point résoudre cette question ; mais puisque c'est à la cour & au ministère que la guerre permettrait la direction suprême des forces de l'état & les destins de la liberté, il faut convenir que la possibilité seule de ce malheur doit être mûrement pesée dans les délibérations de nos représentans.

Quand nous touchons visiblement au dénouement de toutes les trames funestes ourdies contre la constitution, depuis le moment où ses premiers fondemens furent posés jusqu'à ce jour, il est temps sans doute de sortir d'une si longue & si stupide léthargie, de jeter un coup d'oeil sur le passé, de le lier au présent, & d'apprécier notre véritable situation.

La guerre est toujours le premier voeu d'un gouvernement puissant qui veut devenir plus puissant encore. Je ne vous dirai pas que c'est pendant la guerre que le ministère achève d'épuiser le peuple & de dissiper les finances, qu'il couvre d'un voile impénétrable se déprédations & ses fautes ; je vous parlerai de ce qui touche plus directement encore le plus cher de nos intérêts. C'est pendant la guerre que le pouvoir exécutif déploie la plus redoutable énergie, & qu'il exerce une espèce de dictature qui ne peut qu'effrayer la liberté naissante ; c'est pendant la guerre que le peuple oublie les délibérations qui intéressent essentiellement ses droits civils & politiques, pour ne s'occuper que des événements extérieurs, qu'il détourne son attention de ses législateurs & de ses magistrats, pour attacher tout son intérêt & toutes ses espérances à ses généraux & à ses ministres, ou plutôt aux généraux & aux ministres du pouvoir exécutif. c'est pour la guerre qu'ont été combinées, par des nobles & par des officiers militaires, les dispositions trop connues de ce code nouveau qui, dès que la France est censée en état de guerre, livre la police de nos villes frontières aux commandans militaires, & fait taire devant eux les lois qui protègent les droits des citoyens. C'est pendant la guerre que la même loi les investit du pouvoir de punir arbitrairement les soldats. C'est pendant la guerre que l'habitude d'une obéissance passive, & l'enthousiasme trop naturel pour les chefs heureux, fait, des soldats de la patrie, les soldats du monarque ou de ses généraux. Dans les temps de troubles & de factions, les chefs des armées deviennent les arbitres du sort de leur pays, & font pencher la balance en faveur du parti qu'ils ont embrassé. Si ce sont des Césars ou des Cromwells, ils s'emparent eux-mêmes de l'autorité. Si ce sont des courtisans sans caractère, nuls pour le bien, mais dangereux lorsqu'ils veulent le mal, ils reviennent déposer leur puissance aux pieds de leur maître, & l'aident à reprendre un pouvoir arbitraire, à condition d'être ses premiers valets.

A Rome, quand lep euple, fatigué de la tyrannie & de l'orgueil des patriciens, réclamait ses droits par la voix des tribuns, le sénat déclarait la guerre ; & le peuple oubliait ses droits & ses injures pour voler sous les étendards des patriciens, & préparer des pompes triomphales à ses tyrans. Dans les temps postérieurs, César & Pompée faisaient déclarer la guerre pour se mettre à la tête des légions, & revenaient asservir leur patrie avec les soldats qu'elle avait armés. Vous n'êtes plus que les soldats de Pompée, & non ceux de Rome, disait Caton aux Romains qui avaient combattu, sous Pompée, pour la cause de la république. La guerre perdit la liberté de Sparte, dès qu'elle porta ses armes loin de ses frontières. La guerre, habilement provoquée & dirigée par un gouvernement perfide, fut l'écueil le plus ordinaire de tous les peuples libres.

Ce n'est point ainsi que raisonnent ceux qui, impatiens d'entreprendre la guerre, semblent la regarder comme la source de tous les biens ; car il est bien plus facile de se livrer à l'enthousias me que de consulter la raison. Aussi croit-on déjà voir le drapeau tricolore planté sur le palais des empereurs, des sultans, des papes & des rois : ce sont les propres expressions d'un écrivain patriote, qui a adopté le système que je combats. D'autres assurent quenous n'aurons pas plutôt déclaré la guerre, que nous verrons s'écrouler tous les trônes à la fois. Pour moi, qui ne puis m'empêcher de m'appercevoir de la lenteur des progrès de la liberté en France, j'avoue que je ne crois pont encore à celle des peuples abrutis & enchaînés par le despotisme. je crois autant que personne aux prodiges que peut opérer le courage d'un grand peuple qui s'élance à la conquête de la liberté du monde ; mais quand je fixe les yeux sur les circonstances réelles où nous sommes ; lorsqu'à la place de ce peuple je vois la cour, & les serviteurs de la cour ; lorsque je ne vois qu'un plan imaginé, préparé, conduit par des courtisans ; lorsque j'entends débiter avec emphase toutes ces déclamations sur la liberté universelle, à des hommes pourris dans la fange des cours, qui ne cessent de la calomnier, de la persécuter dans leur propre pays ; alors je demande au moins que l'on veuille bien réfléchir sur une question de cette importance.

Si la cour & le ministère ont intérêt à la guerre, vous allez voir qu'ils n'ont rien négligé pour nous la donner.

Quel était lepremier devoir du pouvoir exécutif ? N'était-ce pas de commencer par faire tout ce qui était en lui pour laprévenir ? Qui peut douter que si sa fidélité à la constitution eût été clairement à ses amis, à ses partisans, aux parens du roi, aucun d'eux n'eût conçu le projet de faire la guerre à la nation française, qu'aucun petit prince d'Allemagne, qu'aucune puissance étrangère n'eût été tentée de les protéger ? Mais qu'a-t-il fait pour les contenir ? Il a favorisé pendant deux années les émigrations & l'insolence des rebelles. Qu'ont fait les ministres, si ce n'est de porter des plaintes amères à l'assemblée sur toutes les précautions que la juste défiance des municipalités & des corps administratifs avait prises pour mettre une digue au torrent des émigrations & de l'exportation de nos armes & de notre numéraire? Qu'ont fait leurs partisans déclarés dans l'assemblée constituante, si ce n'est de s'opposer de toutes leurs forces à toutes les mesures proposées pour les arrêter ? N'est-ce pas le pouvoir exécutif qui, sur la fin de cette assemblée, a provoqué, par sa recommandation expresse, & obtenu par le crédit de ses affidés, la loi qui les a encouragées & portées à l'excès, en leur accordant à la fois la liberté la plus illimitée, & la protection la plus éclatante ? Qu'a-t-il fait lorsque l'opinion publique, réveillée par l'excès du mal, l'a forcé à rompre le silence sans le tirer de son inaction ? De vaines lettres où respire l'affection la plus tendre & laplus vive reconnaissance, où on réprimande les factions du ton le plus encourageant ; des proclamations ambigües, où les conspirateurs armés contre la patrie, où les chefs miliatires transfuges sont traités avec une indulgence & un intérêt qui contraste singulièrement avec les signes de ressentiment & de colère prodigués par les ministres aux citoyens & aux députés du peuple les plus zélés pour la cause piblique, mais qui répond parfaitement au zéle avec lequel les rebelles se déclarent les champions de la noblesse & de la cour. A-t-on pu obtenir des ministres qu'ils remplaçassent les officiers déserteurs, & que la patrie cessât de payer les traîtres qui méditaient de déchirer son sein ? A l'égard des puissances étrangères, que signifie d'abord ce sécret impénétrable que le ministre Montmorin affecte avec l'assemblée nationale ? Ensuite le départ du roi ; ensuite cette comédie ridicule, où on fait rendre à tous ces princes des réponses équivoques, & toutes contraires aux droits de la souveraineté nationale, trop grossièrement concertées avec la cour & les Tuileries ? Que signifie encore cette presque certitude de leurs intentions pacifiques que donne le même ministre, au moment où il s'agissait de laisser libre cours aux émigrations ? Ensuite la déclaration de leurs deseins hostiles, & ces proclamations menaçantes, & des confidences publiques que se font les cours impériales & les princes d'Allemagne de leurs projets sur la France ; & le départ du ministre équivoque & mystérieux, qui se retire sans rendre aucun compte, au moment où la défiance de la nation entière semble enfin si éveillée sur sa conduite. Enfin la nouvelle législature, cédant au cri général de la nation, prend es mesures sages & nécessaires pour éteindre le foyer de la rébellion & de la guerre, pour dissiper & punir les rebelles ; elles sont annulées par le veto royal ; on substitue à la volonté générale de bénignes & inconstitutionnelles proclamations, qui ne peuvent en imposer à ceux qui se déclarent les défenseurs de l'autorité royale. Ensuite on propose de déclarer la