Sur les ennemis de la nation

Citoyens,

Ce sera un beau sujet d’entretien pour la postérité, c’est déjà un spectacle digne de la Terre et du Ciel, de voir l’Assemblée des représentants du peuple français placée sur un volcan inépuisable de conjurations, d’une main apporter aux pieds de l’éternel Auteur des choses les hommages d’un grand peuple ; de l’autre, la vie et la foudre sur les tyrans conjurés contre lui, fonder la première république du monde, et rappeler parmi les mortels la liberté, la justice et la nature exilées.

Ils périront, tous les tyrans armés contre le peuple français ! Elles périront, toutes les factions qui s’appuient sur leur puissance, pour détruire notre liberté. Vous ne ferez pas la paix, mais vous la donnerez au monde, et vous l’ôterez au crime.

Cette perspective prochaine s’offrait aux regards des tyrans épouvantés, et ils ont délibéré avec leurs complices que le temps était arrivé de nous assassiner ; nous, c’est-à-dire la Convention nationale : car, s’ils vous attaquent tantôt en masse et tantôt en détail, vous reconnaissez toujours le même plan et les mêmes ennemis ; sans doute, ils ne sont pas assez insensés pour croire que la mort de quelques représentants pourrait assurer leur triomphe.

S’ils ont cru, en effet, que, pour anéantir votre énergie, ou pour changer vos principes, il suffit d’assassiner ceux à qui vous avez spécialement confié le soin de veiller pour le salut de la République ; s’ils ont cru qu’en nous faisant descendre au tombeau, le génie des Brissot, des Hébert et des Danton en sortirait triomphant pour vous livrer une seconde fois à la discorde, à l’empire des factions et à la merci des traîtres, ils se sont trompés.

Quand nous serons tombés sous leurs coups, vous voudrez achever votre sublime entreprise ou partager notre sort ; ou plutôt il n’y a pas un Français qui ne voulût alors venir sur nos corps sanglants jurer d’exterminer le dernier des ennemis du peuple.

Cependant, leur délire impie atteste à la fois leur espérance et leur désespoir.

Ils espéraient jadis de réussir à affamer le peuple français : le peuple français vit encore et il survivra à tous ses ennemis : la subsistance a été assurée ; et la nature, fidèle à la Liberté, lui présente déjà l’abondance. Quelle ressource leur reste-t-il donc ? L’assassinat.

Ils espéraient d’exterminer la représentation nationale par la révolte soudoyée et ils escomptaient tellement sur le succès de cet attentat qu’ils ne rougirent pas de l’annoncer d’avance à la foudre de l’Europe, et de l’avouer dans le Parlement d’Angleterre. Ce projet a échoué. Que leur reste-t-il ? L’assassinat.

Ils ont cru nous accabler par les efforts de leur ligue sacrilège, et, surtout, par la trahison, Les traîtres tremblent ou périssent, leur artillerie tombe en notre pouvoir, leurs satellites fuient devant nous ; mais il leur reste l’assassinat.

Ils ont cherché à dissoudre la Convention nationale par l’avilissement et par la corruption : la Convention a puni leurs complices, et s’est relevée triomphante sur la ruine des factions, et sous l’égide du peuple français ; mais il leur reste l’assassinat.

Ils ont essayé de dépraver la morale publique et d’éteindre les sentiments généreux dont se compose l’amour de la Liberté et de la Patrie, en bannissant de la République, le bon sens, la vertu et la divinité. Nous avons proclamé la divinité et l’immortalité de l’âme; nous avons commandé la vertu au nom de la République : il leur reste l’assassinat.

Enfin, calomnies, trahisons, incendies, empoisonnements, athéisme, corruption, famine, assassinats. ils ont prodigué tous les crimes ; il leur reste encore l’assassinat, et puis encore l’assassinat.

Réjouissons-nous donc et rendons grâce au ciel, puisque nous avons assez bien servi notre patrie pour avoir été jugés dignes des poignards de la tyrannie.

Il est donc pour nous de glorieux dangers à courir ! Le séjour de la cité en offre au moins autant que le champ de bataille : nous n’avons rien à envier à nos braves frères d’armes ; nous payons, de plus d’une manière, notre dette à la patrie.

O rois et valets des rois ! ce n’est pas nous qui nous plaindrons du genre de guerre que vous nous faites ; et nous reconnaissons d’ailleurs qu’il est digne de votre prudence auguste.

Il est plus facile, en effet, de nous ôter la vie que de triompher de nos principes ou de nos armées, L’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, la France elle-même vous fourniront des soldats pour exécuter ces

nobles exploits. Quand les puissances de la terre se liguent pour tuer un faible individu, sans doute, il ne doit pas s’obstiner à vivre : aussi n’avons-nous pas fait entrer dans nos calculs l’avantage de vivre longuement.

Ce n’est point pour vivre que l’on déclare la guerre à tous les tyrans, et, ce qui est beaucoup plus dangereux encore, à tous les crimes.

Quel homme sur la terre a jamais défendu impunément les droits de l’humanité ?

Il y a quelques mois, je disais à mes collègues du Comité de salut public : “ Si les armées de la République sont victorieuses, si nous démasquons les traîtres, si nous étouffons les factions, ils nous assassineront. ” Et je n’ai point été du tout étonné de voir réaliser ma prophétie : je trouve moi-même pour mon compte que la situation où les ennemis de la République m’ont placé n’est pas sans avantage, car plus la vie des défenseurs de la Patrie est incertaine et précaire, plus ils sont indépendants de la méchanceté des hommes.

Entouré de leurs assassins, je me suis déjà placé moi-même dans le nouvel ordre des choses où ils veulent m’envoyer ; je ne tiens plus à une vie passagère que par l’amour de la Patrie et par la soif de la justice, et dégagé plus que jamais de toute considération personnelle, je me sens mieux disposé à attaquer avec énergie les scélérats qui conspirent contre nous et contre le genre humain.

Plus ils se dépêchent de terminer ma carrière ici-bas, plus je veux me hâter de la remplir d’actions utiles au bonheur de mes semblables.

Je leur laisserai du moins un testament dont la lecture fera frémir les tyrans et tous leurs complices: je révélerai peut-être des secrets redoutables qu’une force de prudence pusillanime aurait pu me déterminer à voiler.

Je dirai à quoi tiennent encore le salut de ma Patrie et le triomphe de la liberté : si les mêmes perfides qui dirigent la rage des assassins ne sont pas encore visibles pour tous les yeux, je laisserai au temps le soin de lever le voile qui les couvre, et je me bornerai à rappeler les vérités qui peuvent seules sauver cette République.

Oui, quoi que puisse penser l’imprévoyante légèreté, quoi que puisse dire la perfidie contre-révolutionnaire ! Les destinées de la République ne sont pas encore entièrement affermies, et la vigilance des représentants du peuple français est plus que jamais nécessaire.

Ce oui constitue la République, ce n’est ni la pompe des dénominations, ni la victoire, ni la richesse, ni l’enthousiasme passager ; c’est la sagesse des lois, et surtout la bonté des meurs ; c’est la pureté et la stabilité des maximes du gouvernement,

Les lois sont à faire, les maximes du gouvernement à assurer, les moeurs à régénérer. Si l’une de ces choses manquent, il n’y a dans un Etat qu’erreurs, orgueil, passions, factions, ambition, cupidité : la République alors, loin de réprimer les vices, ne fait que leur donner un plus libre essor, et les vices ramènent nécessairement à la tyrannie.

Quiconque n’est pas maître de soi, est fait pour être esclave des autres . c’est une vérité pour les peuples comme pour les individus. Voulez-vous savoir quels sont les ambitieux ?

Examinez quels sont ceux qui protègent les fripons, qui encouragent les contre-révolutionnaires, qui exécutent tous les attentats, qui méprisent la vertu, qui corrompent la morale publique ; c’était la marche des conspirateurs qui ont tombé sous le glaive de la Loi.

Faire la guerre au crime, c’est le chemin du tombeau et de l’immortalité ; favoriser le crime, c’est le chemin du trône et de l’échafaud.

Les êtres pervers étaient parvenus à jeter la République et la raison humaine dans le chaos : il s’agit de les en retirer et de créer l’harmonie du monde moral et politique, Le peuple français a deux garants de la possibilité d’exécuter cette héroïque entreprise : les principes de la Représentation actuelle et ses propres vertus.

Le moment où nous sommes est favorable ; mais il est peut-être unique. Dans l’état d’équilibre où sont les choses, il est facile de consolider la liberté, il est facile de la perdre. Si la France était gouvernée pendant quelques mois par une législature corrompue, la Liberté serait perdue : la victoire resterait aux factions et à l’immoralité.

Votre concert et votre énergie ont étonné l’Europe et l’ont vaincue, Si vous savez cela aussi bien que vos ennemis, vous en triompherez facilement. J’ai parlé de la vertu du peuple ; et cette vertu, attestée or toute la Révolution, ne suffirait pas seule pour nous rassurer contre les factions qui tentent sans cesse à corrompre et à déchirer la République.

Pourquoi cela ? c’est qu’il y a deux peuples en France :

L’un est la masse des citoyens, pure, simple, altérée de justice et amie de la Liberté : c’est ce peuple vertueux qui verse tout son sang pour fonder la République qui en impose aux ennemis du dedans et ébranle les trônes des tyrans.

L’autre est ce ramassis d’ambitieux et d’intrigants, c’est ce peuple babillard, charlatan, artificieux, qui se montre partout, qui persécute le patriotisme, qui s’empare des tribunes et souvent des fonctions publiques ; qui abuse de l’instruction que les avantages de l’ancien régime lui ont donnée, pour tromper l’opinion publique ; c’est ce peuple de fripons, d’étrangers, de contre-révolutionnaires hypocrites, qui se place entre le peuple français et ses représentants, pour tromper l’un et calomnier les autres, pour entraver leurs opérations, pour tourner contre le bien public les lois les plus utiles et les vérités les plus salutaires.

Tant que cette race impure existera, la République sera malheureuse et précaire, C’est à vous de la délivrer par une énergie imposante et par un concert inaltérable.

Ceux qui cherchent à nous diviser, ceux qui arrêtent la marche du gouvernement, ceux qui le calomnient tous les jours près de vous par des insinuations perfides, ceux qui cherchent à former contre lui une coalition dangereuse de toutes les passions funestes, de tous les amours-propres irascibles, de tous les intérêts opposés à l’intérêt public, sont vos ennemis et ceux de la Patrie ; ce sont les agents de l’étranger.

Ce sont les successeurs des Brissot, des Hébert, des Danton : qu’ils règnent un seul jour, et la Patrie est perdue.

En disant ces choses, j’aiguise contre moi des poignards, et c’est pour cela même que je les dis.

Vous persévérerez dans vos principes et dans votre marche triomphante ; vous étoufferez le crime et vous sauverez la Patrie…

J’ai assez vécu… J’ai vu le peuple français s’élancer du sein de l’avilissement et de la servitude au faîte de la Gloire et de la Liberté : j’ai vu les fers brisés et les trônes coupables, qui pèsent sur la terre, près d’être renversés sous des mains triomphantes.

J’ai vu un prodige plus étonnant encore, un prodige que la corruption monarchique et l’expérience des premiers temps de notre Révolution permettaient à peine de regarder comme possible : une assemblée investie de la puissance de la nation française, marchant d’un pas rapide et ferme vers le bonheur public, dévouée à la cause du peuple et au triomphe de l’égalité, digne de donner au monde le signal de la Liberté et l’exemple de toutes les vertus.

Achevez, citoyens, achevez vos sublimes destinées. Vous nous avez placés à l’avant-garde pour soutenir le premier effort des ennemis de la Liberté ; nous mériterons cet honneur, et nous tracerons de notre sang la route de l’immortalité.

Puissiez-vous déployer constamment cette énergie inaltérable dont vous avez besoin pour étouffer tous les monstres de l’univers conjurés contre vous, et jouir ensuite en paix des bénédictions du peuple et du fruit de vos vertus !